Dix jours avec Tony Cascarino (partie 3)

Retour en Novembre 1999 avec la troisième partie des aventures de l’idole Cascarino. À quelques jours du match contre l’Olympique de Marseille, Tony nous livre des anecdotes sur son coéquipier préféré, Laurent Moracchini, sur le football français et sur un joueur appelé ‘X’ davantage porté sur l’avarice que sur l’hygiène.
Ça balance !



Jeudi 25 Novembre

Je suis passé prendre Laurent en allant à l’entraînement ce matin. Laurent, c’est Laurent Moracchini, un corse de 32 ans dont l’idole est Roy Keane. Il a été une fois suspendu pendant six mois pour avoir mis un coup de boule à un joueur monégasque. Il est l’un des plus grands pessimistes vivant sur terre, on est même pas arrivé à la mi-saison qu’il est persuadé qu’on sera rétrogradé. Je vais chercher Laurent la plupart du temps pour aller à l’entraînement, d’une part parce que c’est le coéquipier que je préfère, mais aussi parce qu’il laisse sa voiture à sa femme.

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C’est la réalité de la vie professionnelle à Nancy, bien qu’on joue dans la première division française, cela n’a rien à voir avec la Premiership anglaise. France Football a récemment publié un article qui comparait les salaires moyens des deux championnats. Les joueurs jouant en PL gagnaient en moyenne trois fois plus qu’un joueur évoluant en Division 1. L’Angleterre paye mieux et il y a surtout moins de taxe.
En France, les équipes ne peuvent pas changer autant leurs joueurs qu’en Angleterre. Ici (en France) tu commences la saison avec une équipe et en dehors des blessures, tu ne peux acheter qu’un seul renfort -en tant que joker- du  match d’ouverture à la trêve*. Et après, même chose, un seul joueur est autorisé à rejoindre l’effectif entre la trêve* et la fin de la saison. Chaque club a un budget qu’il doit respecter rigoureusement. Si Nancy est relégué à la fin de la saison, tout le monde au club, du joueur le plus payé en passant par le coach et le staff administratif subira automatiquement une baisse de 20% de son salaire.  Cette mesure a été imposée par la French Football Federation* pour éviter que les clubs relégués fassent faillites. Donc, vous pouvez comprendre pourquoi je ne suis pas en odeur de sainteté ce mois-ci avec les secrétaires et les intendants après ma performance de samedi dernier.
On a perdu, ils ont perdu. On est relégué, ils sont relégués. On est tous dans le même bateau. Et il est déjà coulé selon Laurent ….


Vendredi 26 Novembre
Après l’entraînement de cet après midi, on avait une réunion d’équipe avec László. En me rappelant tous les ballons que j’avais perdu à Nantes, j’entendais le coach penser ‘Il n’y a aucune chance qu’il joue demain soir !‘. Le rendez-vous était fixé à l’hôtel d’Houdemont. Cédric (Lécluse) étant suspendu, Laurent fumant des clopes (c’est l’autre élément du football français, en Angleterre, le vice c’est l’alcool, ici c’est les cigarettes) j’ai partagé ma chambre avec l’ignoble ‘X’.
Une des choses qui m’a le plus surpris à Nancy, c’est qu’après  avoir joué dans six clubs différents et connu des centaines de coéquipiers, je suis parvenu à rencontrer les trois personnes les plus uniques que j’ai jamais connu . Il y a le mystérieux László Bölöni et ses supersitions, les questions de Cédric et de son éternel idylle avec sa femme et finalement ‘X’ qui est d’une certaine façon le plus unique de tous.

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Visiblement, les meilleurs dentistes sont à Nancy et non à Londres.

Comme au sujet de László et de Cédric, il y a beaucoup à dire de ‘X’. Je l’admire beaucoup, il est intelligent, il parle plutôt bien anglais et il essaye toujours de se comporter en bon professionnel. Mais il y a d’autres choses qui font de lui une personne que je ne comprendrai jamais. Il n’utilise pas de shampooing. Il n’a pas de dentifrice et n’utilise ni d’aftershave* ni de déodorant. Et ça se sent.
La deuxième fois qu’on a été room-mate* alors que je rangeais des tenues de mon sac. Il m’a regardé et a reniflé un t-shirt : ‘ce n’est pas à moi’ il a dit ‘ça ne sent pas‘.
C’est toi qui le dit !‘ j’ai répondu.

Et pourtant, rien n’a changé. Ce n’est pas qu’il est allergique ou qu’il n’aime pas les tests sur les animaux, il ne pense pas qu’il soit utile de dépenser son argent en savon ou en parfum. Il doit être l’européen le plus radin et celui qui doit sentir le plus mauvais.  L’économie est une manie chez lui. Il a un téléphone portable qui ne peut que recevoir des appels, et il ne porte que les costards du club pour aller aux mariages ou aux funérailles. Et ce n’est pas tout. Une fois on était dans la même chambre et il m’a dit ‘Est-ce que tu sais comment on peut manger gratuitement ?
‘Qu’est-ce que tu entends par manger gratuitement ? ‘ lui ai-je répondu. ‘Tu dois acheter la nourriture‘.
Non‘ il a répondu. ‘Regarde les étiquettes la prochaine fois que tu fais tes courses. Il y a toujours une ligne qui précise que le client peut demander à se faire rembourser s’il n’est pas satisfait du produit‘.
Mais tu dois toujours payer pour le timbre. Ça doit coûter au moins trois francs pour le renvoyer‘.
Oui‘ m’a-t-il avoué. ‘Mais tu ne connais pas quelque chose qui coûte quelques francs mais que tu dois acheter beaucoup plus cher que ce qu’il coûte normalement. Penses-y. Je te le dis, il est possible de manger gratuitement‘.

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Il y eut une pause, j’essayais de comprendre.
Et je suppose que tu payes ta redevance télé aussi‘ demanda-t-il.
Bien sûr
Tu es fou ! T’es pas obligé tu sais.’
Comment ça ? On est pas obligé de payer ?
Légalement, les inspecteurs ne peuvent pas entrer dans ta maison, tu peux leur refuser l’entrée.
J’ai rigolé, mais il était sérieux.
Durant la pré-saison, alors qu’on était en stage à Münster, on a décidé une nuit, pendant une partie de carte, que nous faisions l’impasse sur le repas du soir pour envoyer quelqu’un chercher du Mcdo. A la surprise générale, c’est bien ‘X’ qui se désigna comme volontaire. Avant de nous dévoiler ses conditions : ‘J’irai. Mais vous devez payer pour l’essence et pour mon Mcdo’. Après s’être concertés, nous avons décidé d’accepter de lui payer son repas, mais nous avons refusé de lui rembourser l’essence. Il s’est montré inflexible et on a du trouver quelqu’un d’autre. Une semaine après, à la fin du stage de préparation, les équipes locales contre lesquelles nous avions jouées nous ont offert des cadeaux : du pâté, du fromage etc. La plupart des gars étaient gênés et certains en ont même jeté une fois arrivé dans leur chambre. Mais, ‘X’ a tout rassemblé et a tout ramené à la maison.

Ce soir, j’ai essayé de le faire réagir sur son avarice. ‘Tu dois bien avoir des plaisirs dans la vie‘ lui dis-je.
Bien sûr j’en ai’ m’a-t-il répondu surpris. ‘Je lis des livres, regarde des films et …
Oh, donc tu dépenses bien de l’argent pour des livres ?
En fait non, ma copine est à l’université et elle me les ramène de la bibliothèque‘.
Mais tu regardes des films ? Tu les loues ?
Non, j’attends qu’ils soient diffusés sur Canal +. Ça peut prendre un an ou deux pour tous les voir du coup.
Qu’en est-il de tes vacances ? A quand remonte la dernière fois où tu as pris du bon temps à l’étranger ? ‘
A l’étranger ? Pourquoi j’irai ailleurs qu’en France ? C’est le plus beau pays du monde !

Unique, je vous avais prévenu.


*Les phrases en italiques n’ont pas été traduites et sont directement issues du livre

BONUS

En 1992, l’Euro, qui se déroule en Suède, se dispute à huit pays (deux poules de quatre). L’Irlande n’était pas loin de figurer parmi les huit nations qualifiées. Lors de la phase éliminatoire, l’Irlande a réussi un parcours merveilleux. Invaincue en six matchs, elle devance la Turquie et la Pologne. Elle cède la première place qualificative à l’Angleterre, d’un point seulement. Cascarino plantera trois buts sur les six matchs dont celui (de la tête, évidemment) contre l’Angleterre dans un Lansdowne Road survolté.