Dix jours avec Tony Cascarino (partie 2)

Période de doute pour le maître ès-tête. Après l’élimination de l’Irlande et une mauvaise prestation dans la défaite de l’AS Nancy Lorraine  contre Nantes en 1999, Tony-Goal est au plus mal. Fatigué, usé et à quelques jours d’un nouveau match, le gars de Millwall nous partage son intimité, les superstitions de son coach László Bölöni et son inquiétude de ne pas disputer le match qu’il attend depuis le début de la saison : Nancy – Marseille.


Lundi 22 Novembre 1999
Notre entraîneur, László Bölöni, n’a jamais eu un ‘jour sans’*. Si vous mentionnez que vous êtes fatigué à l’entraînement, il doublera immédiatement la charge de travail. László ne croit pas qu’un être humain puisse être fatigué. La fatigue est un état d’esprit, une excuse, selon lui. ‘La différence entre gagner et perdre se joue dans la force physique et mentale‘. C’est prononcé par un ancien international roumain, un des meilleurs joueurs de sa génération, il a joué dans l’équipe du Steaua Bucharest qui a battu le FC Barcelone en finale de Coupe D’Europe en 1986. Ils ont remporté le match aux penaltys après cent-vingt minutes d’impasse. Ça a du être un événement incroyable pour lui. László Bölöni a du pensé ‘Fuck the beautiful game !* On a gagné ! On les a battu ! Gagner c’est tout ce qui compte !
Il a toujours vu le football comme une partie d’échec.

Le trio de la fin des années 90 : Rousselot, Parentin, Bölöni
>Le trio de la fin des années 90 : Rousselot, Parentin, Bölöni

Il est, sans aucun doute, l’un des hommes les plus intéressants que j’ai rencontré. Et surtout le plus superstitieux. Il y a trois ans, juste après avoir rejoint le club, je dînais avec l’équipe, un soir avant un match. Un coéquipier a soudainement montré l’horloge accroché au mur et s’est adressé à tous : ‘Il est 8 h05. Je vous parie ce que vous voulez que dans exactement trois minutes, László Bölöni va entrer par cette porte‘. Et à exactement 8h08, nous avons été rejoint par le coach. Une semaine après, la veille de notre prochain match, alors que je me rendais au restaurant après avoir été retardé par un appel. J’ai surpris Bölöni qui s’impatientait dans le couloir. J’ai regardé ma montre, il était 8h06. Deux minutes plus tard, László entrait dans la pièce.
La chaîne Novotel a deux hôtels à Nancy : Le Novotel de Laxou -à trois minutes du centre d’entraînement- et le Novotel Houdemont, situé plus au Sud à une vingtaine de minutes. L’année dernière après une série de mauvais résultats, László a décidé d’intervertir l’hôtel de l’équipe. Ça nous a porté chance, alors on a continué à utiliser l’hôtel d’Houdemont pour les prochains matchs jusqu’à la visite de Monaco (champion de la saison 1999/2000 ndlr.). Malheureusement, nous avons été obligé de retourner au Novotel de Laxou car Monaco avait réservé ‘The Houdemont‘* plusieurs mois à l’avance. László était furieux. Dès le lendemain du match [perdu 2-1 avec un but de Pablo Correa ndlr.], il est arrivé comme une furie à l’hôtel d’Houdemont et à réserver chaque veille de match jusqu’à la fin de saison. Et aussi pour la saison prochaine.

Ce matin, en me rendant en Forêt de Haye, il y avait deux choses dont j’étais sûr. La première, c’est que la Citroën blanche rouillée était déjà arrivée. La seconde c’est qu’elle était garée à la première place à gauche à l’entrée du centre d’entraînement. La raison pour laquelle László a pris sa vieille Citroën pour aller travailler c’est -j’en suis certain- qu’il a utilisé sa Mercedes la semaine précédente et qu’il change toujours de voiture quand nous perdons. Et la raison pour laquelle je savais qu’il se garerait à gauche en entant, c’est parcequ’il s’était rangé juste en face la semaine dernière. Son obsession n’a aucune limite. Pendant les matchs, il nous est interdit de demander le temps écoulé à l’arbitre ou de regarder le tableau d’affichage du stade. Il nous disait souvent ‘Vous devez être concentré sur votre match. Je vous veux à 110% jusqu’à la fin‘. Il devenait aussi complètement fou si on chantait ou sifflait dans le vestiaire. Apparemment, en Roumanie, ça porte malheur.

>L’Auréole du Vieux Chardon

Il était inhabituellement distant ce matin et nous a beaucoup fait travailler à l’entraînement. Normalement, après un match, il m’interpelle et me demande mon opinion sur le match de la veille, mais là, il m’a juste serré la main et m’a grommelé un ‘bonjour‘. Il avait dû passer son week-end à revoir ma performance contre Nantes. On avait une bonne relation, et je me sentais coupable de le laisser tomber mais il ne m’a pas compris quand je lui ai dit que j’étais épuisé …


Mardi 23 Novembre
Ce soir, j’ai appelé Sarah à Londres. Quand je téléphone à mon ex-femme, j’utilise le téléphone de la cuisine plutôt que celui du salon parce que je peux fermer la porte derrière moi. Ça réduit les chances que Maeva [sa fille, ndlr.] écoute notre conversation. Ce n’est pas parce que j’ai honte pour elle mais si les rôles étaient inversés, admettons que ma femme soit partie et qu’elle aurait eu une fille avec un autre homme, je sais que ça me dérangerait d’entendre sa voix. Alors j’essaye toujours d’être délicat quand je téléphone depuis la maison. […]

Je téléphone aux garçons deux à trois fois dans la semaine [Tony a eu deux enfants avec son ancienne femme ndlr.]. Ils sont complètement opposés : Michael a dix ans et est féru de jeux vidéos sur ordi. Teddy, lui a 7 ans et est passionné par le football. Depuis le divorce, c’est difficile de discuter normalement avec Teddy au téléphone. A chaque fois il vient faire des bruits d’animaux et ne décroche pas un mot jusqu’à ce qu’il marque un but ou que je parle de football. Bizarrement, c’est celui qui décrocha le téléphone ce soir.
Michael est en haut, il est couché‘ m’a-t-il expliqué. ‘Il a des maux d’estomac‘.
Ah bon ? Et toi, comment tu vas Ted ?’
Bien. On a joué Dimanche et on a gagné 1-0. Maman a dit que j’avais bien joué, mais grand-père a dit le contraire
Oublie, Maman a toujours raison. Je suis sûr que tu as été fantastique.
J’ai quand même pu parler brièvement à Michael, et la conversation s’est arrêtée. Tout le reste de la soirée, j’étais rempli de remords. Je me sentais coupable d’être parti et d’avoir quitté leur vie.
Parfois, ça me déprime totalement. Alors je me retire dans ma coquille et je ne prononce pas le moindre mot pendant des heures. Au début, ces changements d’humeur provoquaient des frictions avec Virginia, qui croyait que je lui reprochais l’éloignement de mes fils. Même si c’était parfois vrai…

Tony La Classe
>Tony La Classe

C’est la nature humaine, n’est-ce pas ? Tu préfères t’en prendre à quelqu’un d’autre plutôt qu’à toi même. Au final, on s’est habitué à cette situation. ‘Pourquoi tu ne téléphones pas aux garçons ?‘ m’a-t-elle dit un jour où j’étais inquiet. Mais parler avec eux n’est pas la même chose que d’être avec eux. Mais pour le moment c’est le mieux que je puisse faire. Ils nous rejoignent quand ils sont en vacances et passent même l’été avec nous (c’est à mettre au crédit de Sarah) et ça se passe très bien avec Maeva. Le jour viendra où ils pointeront du doigt Virginia en criant ‘Ce n’est pas ma mère !‘. […] Mais heureusement ma carrière sera arrêtée d’ici là et je serais revenu en Angleterre.


Mercredi 24 Novembre.
Un journaliste m’a abordé au centre d’entraînement cet après midi et m’a demandé mon opinion sur les changements opérés à l’Olympique de Marseille. Un autre journaliste m’a appelé le soir pour me poser la même question. Aux dernières nouvelles, ils viennent juste de renvoyer leur entraîneur, Raymond Courbis (sic) et a été remplacé par Bernard Casoni, un ancien coéquipier quand je jouais encore pour l’OM. Comme j’avais joué pour le club marseillais, que j’y ai joué aux côté de Bernard Casoni et que je jouerai contre Marseille ce Samedi alors que c’est le premier match en tant qu’entraîneur de Bernard, j’étais la personne parfaite à interroger pour aborder le sujet … sauf que je n’étais pas sûr que László me convoquerait pour disputer le match. On s’est entraîné deux fois aujourd’hui, une session physique très dure dès le matin et une séance de toro et de systèmes de jeu l’après midi. Selon ce que vous faites la semaine, vous pouvez deviner ce que l’entraîneur est en train de penser. J’ai joué comme attaquant avec les jeunes cet après midi contre une équipe composée des titulaires habituels. Il faut être aveugle pour ne pas comprendre quel sort l’homme bizarre m’a réservé. J’ai pensé ‘il réfléchit aux options dont il dispose : il pense à te sortir du groupe‘. Je suis rentré chez moi en étant extrêmement déçu. De toutes les équipes que nous jouerons cette saison, la seule contre laquelle j’ai le plus hâte de jouer, c’est Marseille.

Raymond Tourvenis
>Raymond Tourvenis

Steve Stauton, le deuxième joueur le plus capé de l’histoire de la République d’Irlande [c’est le cinquième aujourd’hui derrière Keane, Give, O’Shea et Kilbane ndlr.] m’a appelé ce soir. Il m’a confirmé que la Fédération de Football Irlandaise nous a accordé l’autorisation de faire notre jubilé à Lansdowne Road [stade de la République d’Irlande jusqu’en 2006 ndlr.] au mois de Mai. Steve est tellement connu qu’il est en train de contacter Liverpool pour savoir si le club pouvait convaincre Robbie Fowler et Michael Owen de venir jouer. Ça devrait attirer une foule immense ! J’ai plaisanté en lui disant que je n’étais pas sûr de tenir jusque là. Le mois de Mai ne m’a jamais semblé aussi loin.


>Tony, le renard.

*Les phrases en italiques n’ont pas été traduites et sont directement issues du livre